Stéphane Corcelle
Photographe naturaliste

Le hibou moyen duc

Depuis tout petit, je suis attiré par les rapaces nocturnes. Le souvenir d’entendre un bruit fascinant et angoissant autour de la maison, au crépuscule ou pendant une grande partie de la nuit, me ramène dans le passé. Parfois, il m’arrivait de les observer dans les grands arbres proches de la maison.

Je découvris alors un oiseau généralement discret, mais parfois bruyant et majestueux, tant par son vol que par son regard. Il m’est difficile malgré les souvenirs de décrire ce que je ressentais à cette époque, quand il venait se poser sur la corniche ou s’envolait en direction des arbres, passant devant la fenêtre du bureau de mon père. Un frisson dans le dos et une incapacité à me déplacer, voilà ce que me procurait cet oiseau, le hibou moyen-duc.

Carte d'identité

Le hibou moyen-duc (Asio otus) appartient à la famille des Strigidés. D’une longueur de 35 à 40 cm, il a une envergure allant de 85 à 100 cm pour un poids moyen de 250 g chez le mâle et un peu plus pour la femelle. Pour donner un ordre de grandeur, il est plus petit que la chouette hulotte. Ses ailes sont longues et étroites. Sa tête est plate avec des disques faciaux complets, d'un blanc roussâtre et cernés de noir et de blanc qui entourent les yeux bien ronds. L’iris est orangé, le bec est noir, sans oublier les aigrettes longues de 4 cm qui permettent de mieux l’identifier. Le dessus du corps est rayé, et de couleur roux jaunâtre à gris brun, avec des taches blanches. Le dessous tend plus vers un jaune roussâtre et blanchâtre avec des pointillés de brun noirâtre.

Le reste du corps est de couleur jaune crème comme le bas-ventre et les pattes dont les ongles sont noirs. Je dirais qu’il a un plumage remarquable, qui évoque une marqueterie.

En dehors de la taille, la différenciation entre mâle et femelle peut être faite à l’aide du plumage : le mâle est plus pâle que la femelle.

Le jeune est très duveteux, d’un brun gris pâle barré de brun, sans oublier les disques faciaux partiellement noirâtres. A l’envol, il ressemble à l’adulte par le disque facial, les rémiges (grandes plumes des ailes) et la queue, tout en gardant de nombreuses traces de duvet sur le reste du corps.

Sa face est très expressive. Celle-ci change selon son activité et, pendant le repos, elle aura tendance à se rétrécir, voire se fermer. Le vol est assez souple, quelques battements lents alternés par de longs planés, c’est le moment où nous pouvons observer les ailes à l’horizontale. Des balancements d’une aile sur l’autre sont visibles. Par rapport aux autres nocturnes, son vol est plus proche de celui du hibou des marais que de la hulotte. En vol, ses aigrettes sont rabattues, il est difficile de les percevoir. Parlons de ses aigrettes, à quoi peuventelles bien servir ? Ce sont des plumes qui ornent le dessus de la tête. Elles peuvent être confondues avec des oreilles mais n’ont aucun rôle dans l’ouïe de l’animal. Ce sont juste des plumes qui sont plus ou moins dressées en fonction de l’humeur de l’oiseau.

Recherche d'indices

Depuis le milieu des années 1990, je vais observer au cours de l’année une multitude d’oiseaux et de mammifères le long de la Seymaz, une rivière du canton de Genève et un affluent de l'Arve. C’est un lieu revalorisé par une renaturation du cours d’eau et protégé. L’embellissement de la Seymaz a commencé il y un peu plus de 10 ans. J’ai depuis étendu mes prospections aux alentours, à la recherche d’autres espèces.

Ainsi, en 2002, sur la commune de Choulex, à proximité du village, un dortoir de hiboux moyen-duc s’était installé près de l’église dans un cyprès, ce qui n’est plus le cas maintenant. Pas toujours facile de les voir, c’est un arbre possédant une végétation dense. En arrivant sur le lieu, je regarde le sol à la recherche d’indices me permettant de confirmer la présence de l’oiseau. Il s’agit des fientes et des pelotes de réjection. La qualité de la pelote va me permettre de savoir si l’oiseau est présent au moment de mon passage. Une pelote très sèche avec des os très apparents (ceux de micromammifères comme les campagnols), blanchâtre, qui s’effrite facilement fait penser qu’elle date de plusieurs jours. En revanche, une pelote bien constituée, luisante et souple, dont les os ne sont pas visibles, avec de la chance légèrement tiède, est une indication évidente de sa présence.

Première photo

Ainsi, le 1er mars 2002 est le jour où j’ai effectué ma première photo du moyen-duc. Durant la semaine suivante, j’ai pu les voir régulièrement. Au total jours, ils étaient perchés très haut dans l’arbre et il était impossible de les photographier. Je pouvais à peine les percevoir. Au bout d’une semaine, la chance me fut favorable. Posé sur une branche pas très haute et assez dégagée, l’oiseau a les yeux fermés et semble chercher la chaleur du soleil. Voilà un moment magique, quelques clichés pour immortaliser ce bel oiseau. Impassible sur la branche, il me regarde les yeux grands ouverts au bruit du déclencheur et semble me dédaigner. A croire que je n’existe pas.

A cette époque, je n’avais pas encore d’appareil numérique. J’ai donc attendu une petite semaine pour le développement du film, me remémorant ces belles images. Toutefois, le fait de regarder ensuite les diapositives sur la table lumineuse m’a touché profondément. Le voir si proche, avec ses grands yeux, suscitait en moi une grande émotion.

Des hiboux dans le cerisier

Il m’aura fallu attendre un peu plus d’une année pour renouveler cette expérience. En juin 2003, un appel téléphonique d’une connaissance de Saint-Paul-en- Chablais m’informe de la présence de jeunes hiboux près d’une ferme - il m’arrive parfois encore de les voir à cet endroit. Ce 6 juin, je décidais de consacrer la matinée à l’observation de ces oiseaux. Arrivé sur place en début de matinée, je m’empressais d’aller voir le propriétaire de l’arbre pour obtenir l’autorisation d’effectuer des photos. La météo n’est pas exceptionnelle ce matin, j’ai donc tout mon temps pour les chercher dans le cerisier.

Je les repère rapidement à l’aide des jumelles. Ils sont au nombre de trois. Deux d'entre eux sont perchés l’un à coté de l’autre et me tournent le dos, les aigrettes et le duvet au vent. En effet, il y a un peu de brise ce qui donne un effet amusant. Le troisième n’est pas très loin, il se déplace dans le cerisier lentement. Grâce aux jumelles, je découvre l’adulte. Impassible, les yeux fermés, il est installé à proximité dans un autre cerisier. Les jeunes sont bien sous surveillance ! Au sommet de l’arbre, je perçois le nid qui n’est autre que celui d’un corvidé.

Nidification et alimentation

C’est le mode de fonctionnement du moyen-duc : il récupère un nid abandonné, ou accapare celui occupé par un autre. Une fois que la femelle a choisi son nid, elle y pond rapidement, sans aucune préparation, et se met immédiatement à couver. Le mâle va jouer le rôle de ravitailleur pour la femelle et reste à proximité d’elle. Son alimentation est basée essentiellement sur les rongeurs : surtout le campagnol des champs, les mulots et d'autres petits mammifères (musaraignes, et taupes). Le menu est parfois complété par les oiseaux communs, quelques grenouilles et, pour finir, les insectes. En fait, il va s’adapter aux ressources du lieu sans oublier de varier son alimentation pour éviter de s’exposer aux dangers qui le guettent. Il est donc possible, en regardant les pelotes de réjection, de découvrir son alimentation du moment. Ainsi, nous pouvons retrouver dans une pelote jusqu’à quatre proies. Voilà un excellent ami des agriculteurs !

Ce jour là, je remarque sous le cerisier une pelote de réjection de taupe. C’est impressionnant de voir ce qu’il en reste. Je ne m’imaginais pas cet oiseau capable d’un tel exploit. En fin de matinée, la météo m’est favorable : après une averse, le soleil revient. C’est alors qu’un des trois jeunes commence à se déplacer vers le bas. Je décide de sortir l’appareil et improvise de me faire ravitailler pour pouvoir rester plus longtemps sur place. Installé sur le mur sous le cerisier, je le regarde descendre vers moi, l’appareil en main. Son regard me fait penser à un clown : les yeux sont grands ouverts. Intrigué, il me regarde. Ses déplacements sont lents, mal coordonnés. Il penche sa tête en avant, en arrière, ouvre ses ailes par moment. Malgré ses serres qui lui permettent de s’agripper à l’écorce, j’ai l’impression qu’il va chuter de l’arbre. A croire qu’il veut goûter au sandwich ! J’essaie de ne pas trop bouger mais, à trop s’approcher de moi, il est rappelé à l’ordre par le mâle posé dans l’arbre voisin qui se fait entendre par un claquement de bec. Il est temps de les laisser tranquille. Je remballe le matériel et contemple pour la dernière fois les trois jeunes et l’adulte en me disant je reviendrai bientôt.

Rencontre automnale

Au début de l’automne, je vais souvent me promener sous la barre rocheuse de Thollonles- Mémises. J’aime beaucoup cet endroit, je pars très souvent pour la journée. En 2015, à la fin du mois de novembre et au début de décembre, je découvris par un pur hasard un dortoir de hiboux adultes sur le plateau de Gavot (pays d’Evian). En fin de journée, je termine la balade en lisière de forêt, une marche lente et discrète. Il faut dire que l’endroit est propice pour cette espèce, habitat et profusion de campagnols. Un oeil par terre, tout en regardant dans les arbres, je suis à la recherche d’indices. Ce fut une grande surprise et une belle émotion de rencontrer alors cinq hiboux. Je peux vous dire que je me suis vite empressé de déballer le matériel pour quelques images et des souvenirs plein la tête. Instant magique. Il se fait tard, le soleil commence à passer derrière les monts du Jura, c’est le moment de rentrer.

Retour à Choulex

En juillet 2016, sur des informations d’un photographe amateur, je décidais de retourner sur la commune de Choulex. Après une balade de 20 minutes, me voilà sur les lieux. Il ne m’a pas fallu trop longtemps pour trouver les quatre jeunes dans les sapins et les chênes, en revanche aucun adulte à proximité. A l’aide des jumelles, je les observe dans les arbres. Ils sont discrets et réalisent peu de mouvements à mon approche. C’est au moment de prendre les photos que certains commencent à se dandiner sur la branche. Ils ouvrent leurs yeux orangés dans leur masque sombre et tournent la tête en bas comme une poupée désarticulée. Sur le front des moins jeunes, se dressent les prémices de leurs aigrettes. D’ailleurs, le duvet a presque disparu.

Un des hiboux, tapis dans les branches de chêne, cherche à se "faire le bec" sur l’écorce. Un autre mange les feuilles au même moment, pas facile d’effectuer les photos avec quatre individus ! Puis, ils deviennent de plus en plus mobiles dans les arbres. Ils sont prêts à prendre leur envol. C’est le moment de les laisser, pas la peine de les stresser, je m’éclipse tranquillement.

Iconographie

hibou moyen duc adulte
Lorsque ses aigrettes sont redressées, comme ici sur cet adulte, la face devient impressionnante

 

hibou moyen duc caché dans les arbres

 

hibou moyen duc

 

jeune hibou moyen duc

 

hibou moyen duc adulte

 

hibou moyen duc juvénile
Le hibou moyen-duc possède une face très mobile et très expressive. Cherchez son bec !

 

hibou moyen duc jujénille

 

hibou moyen duc juvénile
Jeunes hiboux (juillet 2016). De véritables contorsionnistes !

 

hibou moyen duc juvénile

 

hibou moyen duc juvénile