Stéphane Corcelle
Photographe naturaliste

Le tichodrome échelette

La première fois que j’ai aperçu le tichodrome, c’était au bord du Rhône, à la fin des années 80, lors d’une sortie en famille. Vers le Pont de la Balme, dans l’Ain, se trouve le Château dans la roche, sur la commune de Virignin. Ce château est un lieu magique.

Refuge de Louis Mandrin, célèbre brigand et contrebandier de la fin du XVIIIe siècle, le site est resté gravé dans ma mémoire. En regardant la falaise et ce joyau, nous ne pouvions que nous y arrêter. La rencontre avec le tichodrome fut une grande surprise : je ne m’attendais pas du tout à observer un tel oiseau dans ce lieu magique et mystérieux, vers la fin de l’hiver. Il était juste en face de moi, à hauteur d’homme, sous la voûte d’une salle du château, mais je n’avais pas l’appareil photo. Il se trouvait dans la voiture et, malgré un aller-retour rapide, il était parti avant que je ne revienne. Malgré tout, le souvenir est bien là. Il ne me reste plus qu’à réaliser mon rêve : le revoir et prendre des photos.

Carte d'identité

Le tichodrome est un petit passereau (13 à 14 cm sans le bec dans la longueur, pour un poids de 15 à 22 g). Il est le seul représentant de la famille "Tichodromidae", et vit surtout en altitude dans les massifs montagneux d’Europe et d’Asie. Un oiseau unique au monde, aux ailes arrondies, qui rappelle le papillon par ses attitudes et ses couleurs. Pour avoir un ordre d’idées, le Tichodrome ( Tichodroma muraria) n’est pas plus grand que la sittelle torchepot. Ce qui est frappant chez lui, c’est sa silhouette et son vol caractéristique.

La tête comme le dos sont gris clair, les yeux sont brun foncé, et il a un long bec noir et fin, incurvé vers le bas. Lorsque ses ailes sont déployées, nous observons des motifs étonnants sur les rémiges : un rouge carminé à la base, mais aussi du noir et des points blancs. Sa queue est noire avec des liserés blancs en périphérie. Une nuance de blanc grisé vers la gorge et la poitrine apparaît surtout à l’automne pour les deux sexes. En plumage nuptial, le mâle affiche une gorge et une poitrine noires, sur les ailes le rouge est plus étendu. La femelle est plus terne, le dos et le ventre sont gris. Le juvénile ressemble aux adultes en plumage internuptial, en plus terne. N’oublions pas ses pattes de couleur noire, puissantes et imposantes ce qui lui permet de bien s’accrocher à la verticale. Les doigts sont longs avec des griffes robustes et crochues, seul le doigt postérieur est plus long et moins crochu.

Milieu de vie et reproduction

Cet oiseau occupe les parois rocheuses verticales à la recherche de nourriture et s’y reproduit. Dans les Alpes et le Jura, les sites de reproduction se situent en général entre 1000 et 1500 m d’altitude. Pour les Pyrénées et la Corse c’est entre 1300 et 2700 m. Nous savons que l’espèce peut se reproduire à des altitudes plus élevées comme en Vanoise jusqu’à 2800 m et, a contrario, il est capable de nicher au plus bas dans le Jura à 500 m. Le couple est fidèle au moment de la reproduction, chanteur dès la fin février jusqu’à la fin juin. Il émet des sifflements clairs ascendants avec la dernière note plus basse. Le nid se trouve à l’intérieur d’une crevasse, dans une cavité. Il est construit à l'aide d'herbes sèches, radicelles, mousses et lichens. Le fond du nid sera garni de laines, poils, crins et plumes. La femelle y déposera 3 voire 4 œufs, qu’elle couvera ensuite pendant 19 jours. Le couple s’occupe du nourrissage et élève les poussins pendant un bon mois (entre juin et juillet). Les jeunes se débrouillent par la suite à la recherche de falaises.

La densité de l’espèce est faible, beaucoup de parois rocheuses, pourtant favorables, ne sont pas occupées. En effet, des falaises observées par mes soins au printemps/été ne m’ont pas permis de l’observer, alors que toutes les conditions étaient réunies. Il est difficile d’évaluer sa population par manque d’études scientifiques. À titre d’exemple, on a longtemps considéré qu’il était absent du Jura, alors qu’il s’agit, en fait, d’un de ses territoires de prédilection. De plus, la nourriture disponible dans son environnement escarpé constitue un facteur limitant supplémentaire. L’altitude et la végétation sur les parois sont des éléments importants pour expliquer sa présence.

Préparation des observations

J’ai choisi la saison d’hiver pour l’observer et le photographier. En effet il descend à basse altitude en quête de nourriture. Les monuments historiques, alliant pierre naturelle et nombreuses anfractuosités, deviennent ses lieux de prédilection, quand il abandonne temporairement ses chères parois rocheuses. Après un travail d’investigation, le choix se porte sur des falaises au-dessus du Rhône, en Haute-Savoie. On y accède en empruntant la route qui contourne la montagne du Vuache par le Nord, en direction du village d’Arcine. Pour le monument historique, c’est tout simplement en face, le Fort l’Écluse dans l’Ain (un ouvrage militaire fortifié, construit à flanc de montagne pour contrôler le défilé de l’Écluse).

Le travail de recherche et de repérage a commencé avant les années 2000. Si j’ai déjà pu y réaliser quelques clichés, sans grand intérêt, ma présence régulière pendant la saison m’a permis de mieux comprendre son mode de vie. Découvrir cet oiseau m’a émerveillé et fasciné. Ce fut l’occasion aussi de belles observations d’espèces comme la buse pattue, l’aigle royal, l’hirondelle des rochers et bien d’autres. Par la suite, avec l’accord de la Communauté d’agglomération du Pays de Gex, j’ai pu avoir les autorisations pour entrer à Fort l’Écluse, et ainsi pénétrer dans les vastes espaces inaccessibles au public.

Février 2018 : première immersion

L’arrivée à l’intérieur de l’enceinte impressionne. Il est tôt, et le froid est bien présent. Dans ce décor grandiose, le silence complet donne une ambiance particulière. Mais ce n’est pas le moment de tergiverser. Après avoir déposé le matériel, une inspection des lieux s’impose. Il me faut découvrir les recoins favorables à l’installation de l’affut. En effet, une vision globale est le meilleur moyen pour le débusquer, surtout quand il vole, et ce n’est pas simple. Dans un premier temps, c’est l’emplacement de l’affût qui m’importe. Assis près de l’angle d’un mur, j’essaie de me fondre dans le décor avec le soleil dans le dos, avec un filet de camouflage posé sur le trépied et sur ma tête, pour ne pas l’effrayer. Patience, au bout de deux bonnes heures, voilà notre voltigeur qui se déplace avec agilité. Ma préoccupation est de bien regarder le trajet qu’il adopte dans l’enceinte du fort, avec un peu de chance il utilisera à nouveau le même itinéraire. Anticiper, c’est multiplier les chances d’effectuer un bon cliché lors des prochains passages.

Il vient tout juste de se poser au sommet du mur sous la corniche du toit. Il se laisse tomber en piqué et commence son ascension car il aime explorer de bas en haut à la recherche de nourriture. Si petit et si mobile : je me régale en le regardant ! Voilà qu’il crie avec un «tschirp » sifflé. Pour information il est bruyant toute l’année. On peut également entendre des trilles courts et des gazouillis. La femelle chante surtout sur les zones d’hivernage. Voilà qu’il s’arrête un instant, c’est le moment choisi pour effectuer les premiers clichés de la journée. Il est un peu plus de 10h, et il fait toujours aussi froid. Avec une température de -5°C et des doigts engourdis, la prise de vue est techniquement délicate. Heureusement, il reste immobile un instant, avec une punaise dans son bec qu’il est allé chercher dans la jointure de la meurtrière. Il ouvre ses ailes. Incroyable ! Ce rouge carmin sur les ailes est magnifique. Voilà qu’il s’envole et se pose sur le rebord d’une fenêtre, toujours à la recherche d’insectes. Comme dans un supermarché, il se sert à volonté, aidé en cela par son long bec. Au bout d’un instant, il s’arrête, puis reprend son vol pour disparaître. Je le reverrai plusieurs fois dans la journée. Son régime alimentaire est à base d'arthropodes : insectes et araignées qu’il déloge dans les parois rocheuses et le long des murs. Son régime hivernal peut s’accommoder de mouches si le temps est clément. J’ai à ce sujet été surpris par sa dextérité à les attraper au vol. À la fin de cette journée bien remplie, je rentre me réchauffer, comblé par ces belles observations.

Hiver 2021

Au cours des mois de février et mars 2021, j’effectue trois passages au Fort l’Écluse. J’utilise toujours la même technique, en privilégiant une arrivée tôt le matin pour bien profiter de la journée, en choisissant des temps clairs, bien ensoleillés, et un ciel exempt de nuages. Je suis dans de bonnes conditions pour m’adonner à la photographie. Après une attente de près de 2h, alors que je commençais à douter, le voilà qui arrive. Perché sur un des toits du fort, il progresse par petits sauts saccadés le long des parois rocheuses et des murs. Il effectue des déplacements latéraux, en grimpant ou en archant. Agile sur les surfaces verticales, il saute en l’air aidé d’un simple battement rapide des ailes. La chance n’est pas avec moi, il reste trop haut sur le fort. J’espérais le voir un peu plus bas. Les photos prises en contre-plongée ne me conviennent pas : l’oiseau est un peu trop écrasé par la verticalité. Il me faut revoir l’approche et l’installation, vivement l’année prochaine.

Février 2022

Cette fois, je reste deux jours de suite pour me donner toutes les chances, et profiter de conditions météo excellentes. La chance va être de mon côté, après 3 heures d’affût le 1er jour. Il est 11 h, le tichodrome effectue une première apparition sur la façade que j’ai choisie pour la prise de vues ; une aubaine. Il effectue plusieurs passages à cet endroit pendant deux bonnes heures, furtif cependant. Il remonte la façade à la recherche d’insectes dans les trous et les meurtrières, et extrait les invertébrés. Il se retourne un instant et regarde dans ma direction. Pas le choix, il me faut rester immobile.Dans ce moment intense et délicat, je reste concentré avec mon objectif : la photographie. Il sera absent du reste de la journée, vivement le lendemain.

Malheureusement pour le 2ème jour, un épais brouillard sur le Rhône est présent ce qui ne facilite pas ma tâche. Rapidement, il monte jusqu’à la limite des toits du fort, qu’il enveloppe : impressionnant. C’est un décor inhabituel, une ambiance fantastique. Heureusement, il se lève rapidement et, après installation du matériel il ne me reste plus qu’à attendre dans mon coin habituel avec pour compagnon le silence. Rien de la matinée, pas de tichodrome. Mais j’ai eu une surprise de taille : c’est le passage d’un aigle royal immature tout près du fort. Enfin, voilà mon ami qui se manifeste. Mais, cette fois, il ne choisit pas le même itinéraire. Avec ses grandes ailes larges colorées de rouge, il se déplace et effectue de petits sauts caractéristiques. Son vol montre une agilité impressionnante. Il ne me reste plus qu’à changer de stratégie pour me conformer à ce nouveau circuit. Je déplace discrètement le matériel et me glisse sous une arche, sorte de tunnel, tout en regardant la meurtrière dans l’espoir de le voir remonter le mur en de face à moi. Le choix de cette position ne tombe pas sous le sens, mais je me dis que, la veille, il a emprunté très souvent cette voie. Superbe, il effectue bien le même passage et la prise de vues est dans la boîte.

Il est tard, le soleil commence à disparaître. J’ai hâte de voir mes photos sur grand écran : je m’empresse de ranger le matériel et effectue le trajet du retour le cœur joyeux, me repassant ces belles images

Il m’arrive de penser à Christophe Sidamon-Pesson, photographe naturaliste professionnel qui nous a quittés brutalement en 2014 avec qui je partageais le respect et l’émerveillement de la nature. Son dernier ouvrage "Tichodrome, follet de l’à-pic", paru aux Éditions Hesse en 2011, est un ouvrage pour le beau et le fragile, des images qui contribuent à développer le respect du vivant.

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Iconographie

Tichodrome échelette by stéphane Corcelle

Une de mes dernières photos, en février 2022. La lumière rasante du cœur de l'hiver souligne la capacité du tichodrome à s'affranchir de la verticalité avec une facilité déconcertante.

 

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